Journalistes assassinés au Mexique : une situation intolérable by Emile Martel


Emile Martel, President of Quebec PEN Centre, writing in La Presse.

Une lettre publiée dans le quotidien de Mexico El Universal, le 27 janvier, l’avait annoncé. 170 écrivains des cinq continents, dont plusieurs prix Nobel et 10 Québécois, témoignaient de leur appui aux écrivains du Mexique.
Nous étions une dizaine, à Mexico, venus des Centres PEN d’Amérique du Nord, du Japon et de Grande-Bretagne, pour une mission de quatre jours afin de manifester la solidarité du monde littéraire face aux assassinats, disparitions et autres violences contre des journalistes depuis une dizaine d’années au Mexique, et de faire auprès des autorités mexicaines des représentations qui permettent d’identifier des pistes de solution à cette situation intenable et honteuse. Une réussite, cette mission, mais si décevante!

Le point d’orgue de la mission a été une lecture publique dans les jardins du centre culturel Casa Lamm, le dimanche 29 janvier, où une soixantaine d’écrivains et journalistes mexicains, éminents ou engagés sur le terrain, témoins et victimes, ont livré un bref témoignage où se mélangeaient indignation et désespérance, rage et tristesse, rejoints par les invités étrangers qui ont ajouté leur voix à ce choeur, apportant le message de confraternité que nous avons aussi communiqué avec insistance aux autorités mexicaines qui ont accepté de nous recevoir et qui, il faut le reconnaître, ont eu avec nous un dialogue «franc et constructif», comme on dit en diplomatie.

C’est que la situation est tragique et intolérable: depuis l’an 2000, près de 70 assassinats de journalistes, de nombreuses disparitions, des bombes contre les organismes de presse, une peur envahissante, une autocensure terrorisée et, d’autre part, une impunité à peu près totale pour les assassins, un système de justice impuissant, une corruption endémique, des menaces constantes auprès des communicateurs des régions où règnent les narcotrafiquants, une répression injustifiable contre les radios communautaires, un détournement vers des cours militaires des crimes, toujours impunis, commis par l’armée qui mène tambour battant depuis quelques années une violente campagne servant, hélas, moins le jeu de la justice que celui des criminels.

Il y a pourtant des gestes qui pourraient faire avancer cette justice, corriger le tir et protéger les libertés. S’assurer, par exemple, que ce soient les cours fédérales, mieux dotées, et non celles des États, trop souvent corrompues et sans ressources, qui jugent les violences à l’endroit des journalistes. Qu’on donne de véritables outils d’enquête, de poursuite et d’accusation au procureur spécial pour la protection des journalistes et de la liberté d’expression, nommé il y a quelque temps mais qui n’a de force que son titre et des hauts principes qu’il ne peut servir efficacement.

Nous avons entendu le président du Sénat, le ministre de l’Intérieur, le sous-procureur de la république, le procureur spécial lui-même, témoigner de leur compréhension de notre indignation; ils nous ont assurés de la pureté de leurs intentions et rappelé la complexité d’un système fédéral, les aspects inhumains de la criminalité organisée, de la pauvreté et de la formidable et injuste demande de drogues des États-Unis qui acceptent la présence, sur leur frontière sud, de 5000 marchands d’armes.

Certes, leur avons-nous dit. Mais nous savons bien, nous, ce que le fédéralisme peut arriver à faire si on convient d’un effort de dialogue et de rassemblement des énergies face à une crise. Un projet de loi bloqué au Sénat qui transférerait le jugement des crimes contre la liberté d’expression aux cours fédérales pourrait éclairer l’horizon si les partis politiques, entêtés et obstructionnistes, convenaient de l’urgence de donner ce signe aux Mexicains et au monde. Un programme de protection rapprochée de certains journalistes menacés (en tout, pour tout le pays, onze journalistes l’ont demandée et obtenue) et un programme en cinq points pour assurer l’honnêteté et la santé physique et morale des policiers fédéraux (il y en a quarante mille, contre trois cent mille policiers fonctionnaires des états et des municipalités), ces programmes ambitieux marquent la bonne foi des autorités mais on peut se demander quand et quel impact ils auront sur les populations victimes et menacées, sur les libertés.

Avant la fin du mandat du président Calderón, plus tard cette année, on convient en général qu’il y aura eu plus de 40 000 morts violentes au Mexique depuis que l’armée a été lancée dans sa guerre contre le trafic de drogues. Personne n’est en train de gagner cette guerre. Ce sont très souvent des Mexicains ordinaires qui meurent, ce sont souvent des journalistes, des reporters ou des commentateurs de radio qui meurent.

C’est le sang de ces gens qui coule sur nos pages et que nous avons voulu, au PEN, aller montrer aux autorités mexicaines. Elles voient que c’est vrai, elles en conviennent avec nous. Et ce que nous pensons apporter, nous, de l’extérieur, c’est que la blessure nous touche, répéter que nos frères et soeurs qui écrivent et parlent à voix haute au Mexique peuvent compter sur nous. La conscience et l’indignation du monde, autant qu’un engagement de nos gouvernements dans ce dossier, devraient être de puissants stimulants, nos interlocuteurs mexicains le savent maintenant un peu mieux.

Emile Martel, président du Centre québécois du P.E.N. international.

(This article was published in La Presse February 16)