3 mai - Journée mondiale de la liberté de la presse


Par Marian Botsford Fraser, Présidente du comité de défense des écrivains emprisonnés

#freedomtoconnect

« L’Internet est incontrôlable. Et si l’Internet est incontrôlable, la liberté l’emportera. C’est aussi simple que ça. » Propos d’Ai Weiwei publiés dans le quotidien britannique The Guardian ce mois d’avril 2012.

Le 20 décembre 1993, l’assemblée générale des Nations Unies proclamait le 3 mai « Journée mondiale de la liberté de la presse ». Depuis, l’UNESCO célèbre, avec le monde entier – organisations professionnelles, ONG, ligues de défense des droits de l’Homme – cette journée dédiée à la défense de la liberté de la presse et des médias. Cette année, elle avait choisi Tunis pour le déroulement de son programme annuel de manifestations.

PEN International quant à elle avait choisi de fêter les droits de l’ensemble des citoyens du monde. Aujourd’hui comme hier, PEN International travaille sans relâche à défendre le droit des journalistes et des professionnels des médias à pouvoir travailler en toute sécurité, sans craindre de voir leurs écrits soumis à la censure, et rend hommage à tous ceux qui ont été assassinés et/ou qui ont disparu. Elle a voulu cette année mettre à l’honneur les droits de tous à pouvoir, pleinement et librement, avoir accès à l’information et à la vérité, dans l’esprit même de l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme : « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »

Ces droits sont constamment bafoués par les régimes autoritaires, contre lesquels se battent, au grand jour ou de manière plus discrète, nombre d’acteurs non étatiques puissants. Une fois encore, l’année passée a été le témoin d’innombrables incidents de persécution, dont, dans une certaine mesure, les médias numériques portent une responsabilité écrasante : en effet, outre leur fonction première, et précieuse, de constituer une plateforme de libre échange de l’information et de la connaissance, ils servent également les régimes répressifs qui voient en eux un dispositif de surveillance hors pair. Deux des grands thèmes retenus cette année par l’UNESCO à cette occasion étaient « La liberté de la presse, véhicule de transformation de nos sociétés » et « La difficulté à disposer d’une information de qualité, obstacle à la liberté des médias », deux thèmes récurrents sur la scène numérique, dont les acteurs non étatiques – notamment les sociétés informatiques soucieuses d’observer les lois et règlementations nationales – sont des parties prenantes clés, précieuses ou coupables selon les cas.

La guerre déclarée au Twitter chinois – Weibo – recourt à des armes qui ne sont autres que des mots : les autorités chinoises organisent des missions R&D – Recherche et Destruction – sous la forme de mitraillage de mots-clés destinés à brouiller et/ou oblitérer les références à des sujets et questions dont elles n’entendent pas que la population ait connaissance et discute ouvertement. Deux exemples représentatifs de l’année écoulée : la collision entre deux trains à grande vitesse dans la province du Zhejiang et la disgrâce dans laquelle est tombée le leader communiste Bo Xilai qui ont vu la mise en ligne, en 5 jours, de 25 millions de messages critiquant l’incompétence et la corruption du gouvernement chinois. Les autorités chinoises investissent des milliards de yens à maintenir et exploiter un service de surveillance technologique hautement sophistiqué, destiné à contrôler la population du pays, citoyens ordinaires comme dissidents. Rien ne lui échappe, téléphones portables, ordinateurs personnels et portables, boîtes courriel. Les résidences privées sont contrôlées jour et nuit par des dispositifs de vidéosurveillance, certaines se voient même flanquées d’un poste de garde.

Le Bahreïn quant à lui a recours à des outils largement moins sophistiqués : fermeture arbitraire de sites Internet susceptibles de servir l’intérêt général, celui des citoyens ordinaires comme celui des activistes, trolls insidieux qui surveillent le compte Twitter de certains activistes (phénomène qui ne se limite pas au Bahreïn) dans le but de les dénigrer et de les discréditer. Certains hauts fonctionnaires du pays s’amusent de leur utilisation de serveurs anonymes leur permettant de prendre part à des discussions critiques du régime. Néanmoins, en dépit de ces mesures répressives, comme dans de nombreux pays du Moyen Orient et d’Afrique du Nord, les activistes du Bahreïn sont en mesure, grâce aux réseaux sociaux, d’assurer un service d’information continu, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. L’accélération de la dissidence voit le lancement de campagnes en ligne toujours plus sophistiquées et imaginatives.

En Chine comme au Bahreïn et dans de nombreux pays, le recours aux médias numériques peut avoir des conséquences terribles : assassinats, torture, détentions arbitraires, exil forcé. Les blogueurs et les citoyens ordinaires qui décident d’exprimer leur mécontentement en ligne sont les plus vulnérables : en effet, ils écrivent « sans filet », sans formation professionnelle et sans jouir de la protection des organisations et ordres professionnels.

C’est pourquoi PEN International avait choisi, ce 3 mai 2012, de mettre à l’honneur le droit de tous à pouvoir s’exprimer librement et sans entraves sur la scène numérique. Nous travaillons actuellement à la rédaction de la Déclaration de PEN International pour la défense des droits des médias numériques qui, une fois approuvée par les centres PEN, constituera le document de référence pour les campagnes internationales. Elle s’articule autour des grands principes suivants :

• Tout individu a le droit de s’exprimer librement par le biais des médias numériques, sans avoir à craindre pour sa vie ou sa sécurité ;
• Tout individu a le droit de rechercher et de recevoir des informations par le biais des médias numériques ;
• Tout individu a le droit de ne pas faire l’objet des mesures de surveillance mises en place par les autorités gouvernementales de son pays ou d’autres pays, relatives aux médias numériques ;
• Le secteur privé, et notamment les sociétés informatiques, sont, comme toute autre entité, constituée ou non constituée, liées par l’obligation de respecter le droit à la liberté d’expression et plus généralement les droits de l’Homme.

Le message reste le même : seuls les moyens de communication changent.

Marian Botsford Fraser
Présidente du comité de défense des écrivains emprisonnés
PEN International

Liens

En novembre 2011, la présidente du comité de défense des écrivains emprisonnés de PEN International, Marian Botsford Fraser, a pris part à une mission au Bahreïn. Retrouvez le rapport de mission publié en janvier 2012.

Au mois de décembre 2011, Marian Botsford Fraser a témoigné devant le Congrès des Etats-Unis de l’élimination des écrivains en Chine. Retrouvez certains extraits de son témoignage ici.

Rendez-vous sur notre site Internet pour suivre les actions de plaidoyer et de lobbying menées par PEN International au Bahreïn, en Chine et ailleurs dans le monde : www.pen-international.org

Retrouvez en ligne le programme des manifestations organisées par l’UNESCO à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse le 3 mai dernier à Tunis, et faites la connaissance du lauréat du Prix de la liberté de la presse UNESCO/Guillermo Cano, Eynullah Fatullayev.