Lettre mensuelle du Président International John Ralston Saul aux membres de PEN.


Lettre mensuelle du Président International John Ralston Saul aux membres de PEN.

Chères amies et chers amis, membres du PEN,

On pourrait dire que ce mois de juin a été consacré aux droits linguistiques, sans pour autant que la reste de la planète ne cesse de tourner. Au Mexique, le positif et le négatif ont continué de virevolter avec la signature tant attendue par le Président Calderón de la Loi sur la protection des personnes qui défendent les droits de la personne et des journalistes. Cette signature publique a eu lieu en présence de Jennifer Clement, du PEN Mexique. Cathal Sherin, de notre bureau international, a orchestré une efficace campagne de sensibilisation autour de la réunion du G20 à Mexico. Et pourtant, la violence continue de s’accélérer. Voilà bien notre défi de toujours: poursuivre notre but aussi longtemps qu’il le faut pour changer les choses.

Et comme c’est formidable de voir Aung San Sun Kyi parcourir le monde en diffusant son message! PEN international s’est engagé à défendre son cas dès le début, il y a 23 ans. Je me souviens qu’un certain nombre d’entre nous avions réussi à obtenir un enregistrement de sa voix diffusé lors d’un événement bénéfice à Toronto, dans les années 90. Cette campagne en faveur de la liberté d’expression a commencé lors du coup d’état de 1962. Et tout n’est pas encore réglé.

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Revenons aux droits linguistiques. Je suis surpris de voir que plusieurs personnes ont encore de la difficulté à saisir le lien qui existe entre la santé d’une langue et de sa culture et la réalité de la liberté d’expression. Je viens de me rendre en Crimée avec les Tartares de Crimée. L’occasion était une réunion du Réseau Ural Altay que préside Kaiser Öshun. Hori Takeaki était là, aussi Gil-won Lee, membre du Board, ainsi que des écrivains de onze centres PEN différents.

Le 18 mai 1944, Staline ordonna l’expulsion des Tartares de la Crimée. En 24 heures, environ 250,000 personnes ont été arrachées de chez eux et envoyées en Ouzbékistan, au Kazakhstan et en Sibérie. La moitié sont mortes pendant le transfert ou leur réinstallation. Pendant près d’un demi-siècle ces personnes ont demandé à pouvoir retourner. Entretemps, on leur niait le droit à leur langue et à leur culture. Pendant une grande partie de cette lutte, leur leader était Mustafa Dzhemilev, qui a maintenant dans les 70 ans; j’ai passé un certain temps avec lui à Simferopol. Il a été un fondateur du mouvement de défense des droits de la personne en Union Soviétique et a souvent été emprisonné.

En 1989, les Tartares de Crimée sont rentrés à la maison, dans un remarquable mouvement qui, sans être approuvé, n’était plus illégal. Pendant les 23 années qui ont suivi, ils ont reconstruit leur vie et relancé leur culture. Ça n’a pas été facile. L’Ukraine est un pays où le débat est continuel entre les langues ukrainienne et russe. C’est dans ce pays que se trouve la République autonome de Crimée qui est à 70% russophone et à 25% de langue tartare. Les pouvoirs ukrainien et de la République autonome ont rendu cette renaissance possible mais non sans difficulté. Il n’y a que 15 écoles primaires publiques de langue tartare, et aucune école secondaire. Il n’y a donc que 16% des jeunes tartares qui peuvent aller à l’école dans leur propre langue. On y manque de programmes scolaires, de manuels scolaires, d’enseignants. Un émetteur privé de télévision a été mis en place, mais la réglementation qui s’applique aux autres aspects du multilinguisme ukrainien lui impose un quota de 25% de diffusion en tartare sur ses propres ondes. Sur les émetteurs publics, c’est trois heures par semaine, soit bien moins que la proportion tartare de la population ukrainienne. Et ainsi de suite.

Cela étant dit, il faut quand même rappeler que de grands progrès ont été accomplis au cours d’une période fort courte. Personne n’est en prison. La question s’inscrit dans le processus politique courant. Plus rien n’est formellement défendu. Mais en même temps, la réalité culturelle et linguistique reste difficile au quotidien. L’effort à faire est bien plus grand que pour ceux et celles dont la base culturelle est beaucoup plus populeuse ou bien est formée d’une minorité qui jouit de l’appui d’une majorité de la population d’un pays voisin.

Dans un situation pareille, le Manifeste de Gérone offre une claire compréhension des droits linguistiques. C’était perceptible lors de nos événements publics.

Et PEN a un rôle pratique à jouer en Crimée. Les écrivains tartares de Crimée et les Centres PEN présents ont discuté de la possibilité d’un Centre PEN ou à tout le moins d’inscrire des écrivains tartares de Crimée dans notre action.

On pourrait reprendre cette histoire avec des centaines de variantes, partout au monde. En tant que Canadien, je pense aux cinquante et quelques langues indigènes de mon pays, dont un grand nombre sont menacées de disparition. Partout à travers l’Afrique des langues indigènes, souvent avec des millions de locuteurs, sont marginalisées à cause de la domination des langues imposées par le colonisateur. Ces langues importées – j’en pratique deux moi-même – ont toutes leur rôle à jouer. Il y en a trois qui sont les langues officielles du PEN justement parce qu’elles sont internationales et possèdent une richesse particulière qui tient à la multiplicité de leurs zones d’influence.

Mais les langues indigènes sont elles aussi essentielles. Si le rôle des langues internationales qui permettent les communications au-delà des frontières est au cœur de la réalité de l’internationalisme actuel, il en va de même pour les langues indigènes et celles de populations restreintes parce qu’elles représentent une vérité profonde qui témoigne de leur civilisation spécifique. Et c’est de la spécificité de nos civilisations que surgit la littérature.

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Quelques jours avant la réunion en Crimée, le Comité de la traduction et des droits linguistiques a rassemblé 11 Centres à Barcelone sous la présidence de Josep-Maria Terricabras. Hori Takeaki et moi y étions, ainsi que Laura McVeigh et Frank Geary, du bureau international. L’intérêt s’est porté vers les défis de la traduction, surtout pour les langues qui n’ont pas un grand nombre de locuteurs. On a aussi assisté à un lancement officiel du Manifeste de Gérone en présence du président de la Generalitat, le gouvernement de Catalogne.

Puis je me suis rendu à Madrid pour des échanges avec l’Institut Cervantès au sujet de possibles efforts communs.

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Le Board et les présidents des Comités se sont réunis à Londres pendant deux jours. La plupart d’entre nous ne nous voyons que deux fois par année. l’autre occasion étant lors du Congrès annuel. Il est pour ainsi dire impossible de discuter d’idées et de politiques lors de nos rencontres téléphoniques trimestrielles. Nous avons concentré notre attention sur une stratégie à long terme en Turquie, en Chine et au Mexique. Nous sommes convenus d’une version très préliminaire d’une déclaration sur le numérique; elle sera révisée et nous l’étudierons à nouveau avant qu’on vous la présente au Congrès. Nous avons commencé à explorer de nouvelles approches à la gouvernance. Maintenant que notre situation financière est un peu plus solide – grâce à de nouvelles sources de financement comme SIDA (l’agence suédoise de développement international) et le Cercle des Éditeurs – nous avons exploré diverse possibilités. Comme d’habitude quand on parle d’argent, nous en ferions bien plus si nous en avions plus. Et bien sûr, nous avons cherché à donner une plus grande substance au contenu du congrès de Corée, en en diminuant les détails bureaucratiques.

Finalement, nous avons utilisé l’une des clauses de notre constitution qui permet de co-opter au Board jusqu’à trois conseillers experts. Ce sont des postes sans droit de vote. Nous sommes convenus à l’unanimité d’accueillir pour un mandat de deux ans Elizabeth Hiester, une juriste internationale, spécialisée dans la technologie, les télécommunications et les médias. La révolution numérique va occuper de plus en plus de notre attention puisque ses effets sur la liberté d’expression et sur les moyens de production et de distribution de la littérature augmentent. Elizabeth est heureuse de nous aider dans ce domaine. Elle est aussi familière avec le droit environnemental et elle a fait preuve d’une grand engagement dans la liberté d’expression.

Meilleurs voeux à tous.

John Ralston Saul