La lettre de John Ralston Saul aux membres du PEN


le 20 novembre, 2014

Chers membres du PEN, chères amies, chers amis,

Il y a quelques semaines, deux cent cinquante écrivains venus de près de 80 Centres PEN se sont rassemblés à Bichkek. On n’avait jamais tenté rien de pareil. Et la chose n’aurait probablement pas été possible ailleurs dans la région.

Ce 80e Congrès a bien montré la raison d’être du PEN. Nous nous sommes réunis dans une région du monde où notre présence pouvait faire une différence. En d’autres mots : le fait que nous soyons là, c’était un geste important.

L’événement a été difficile à mettre en place, difficile à financer et franchement compliqué. Mais Dalmira Tilepbergenova et son Centre PEN d’Asie centrale ont fait un boulot magnifique, en compagnie de Jena Patel et plusieurs autres membres du PEN international, tout comme Markéta Hejkalová, qui préside le comité des congrès, et Hori Takeaki, qui a appuyé la promotion de l’idée du Congrès.

Je vais revenir à Bichkek plus loin, mais permettez-moi quelques mots au sujet du Kazakhstan. Hori Takeaki, Carles Torner et moi y sommes allés avant le Congrès. À l’invitation du PEN kazakh et de son président, Bigeldy Gabdullin, nous nous sommes rendus à Astana, la nouvelle capitale. C’est le résultat d’une étonnante richesse en matières premières, construite en une décennie sur l’ancien modèle des villes planifiées et dans toute une variété de styles.

Le Kazakhstan ne prétend pas être une démocratie. Son leadership est fort, sa richesse grande.

La première raison de notre présence était de rendre visite aux écrivains du pays, dont quelques uns allaient venir au Congrès. Nous en avons vu plusieurs, tout comme des supporters du PEN comme Islambek Salzhanov. Personne ne doute de la vitalité et de l’importance de la littérature kazakh.

Nous y sommes aussi allés à cause de la situation de la liberté d’expression. Il y a deux cas importants d’écrivains emprisonnés – Vladimir Kozlov et Aron Atabek. Bigeldy a obtenu une rencontre avec Nurlin Nigmatulin, qui dirige le bureau de direction de la présidence de la république du Kazakhstan. Ça a été une discussion longue et complexe. Puis nous avons vu le Colonel Baurzhan Maratovich Berdalin, le directeur des services pénitenciers,  ainsi que trois de ses cadres supérieurs. Un résultat très positif de cette rencontre fut une offre de rendre visite en prison à Vladimir Kozlov. Le lendemain, Vladimir Karcev, du PEN kazakh et Carles l’ont vu. Pendant la visite, M. Kozlov a rédigé un court message à tous les écrivains qui allaient venir au Congrès. Quelques jours plus tard, il a été lu devant l’Assemblée par Bigeldy.

Takeaki et moi avons aussi rencontré la femme de M. Kozlov dans l’ancienne capitale d’Almaty, en compagnie d’autres militants des droits de la personne. Et nous avons enfin organisé avec le PEN kazakh une conférence de presse. Je n’hésiterai pas à la décrire comme un événement inhabituel puisqu’on y parlait de liberté d’expression, en ayant plus spécifiquement à l’esprit le cas Atabek. Nous avons quand même présenté notre conviction qu’il était innocent. Et rien de dramatique ne s’est passé. Comme je l’ai dit plus tôt, l’essentiel de ce séjour était une preuve que nous, au PEN, pouvons parler et agir partout dans le monde. La liberté d’expression impose presque toujours à ceux qui sont au pouvoir de développer une capacité de recevoir des critiques. Ce n’est pas vraiment aussi difficile que ça. Car après tout nous, les écrivains, devons les subir de la part des critiques. Tout ce qu’il faut c’est une certaine tolérance et la capacité de reconnaître que la dissension qui vient d’un groupe minoritaire d’opinion ou de culture n’est pas trahison. Ce n’est qu’un désaccord, partie normale de la vie normale. Les policiers, un peu partout, ont des difficultés avec ce concept pourtant simple, mais les personnalités politiques partout dans le monde doivent accepter que le désaccord est une chose saine.

Nous allons poursuivre notre travail avec le PEN kazakh pour le prouver.

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Revenons au Congrès et à Bichkek. Je veux mentionner quelques sujets.

Nous sommes tous préoccupés par la vague de lois anti-gai – en fait anti-LBGTQI, (comme on dit en anglais : lesbien-bisexuel-gai-trans-genre-queer-intersexuel) à travers le monde. Ces lois s’attaquent à la fois à la liberté d’expression et à la littérature puisqu’elles cherchent à brider la parole d’une partie de la société.

Masha Gessen a compté parmi les invités spéciaux et a été d’une grande aide dans le développement d’une stratégie dans ce domaine. Il y a eu une discussion ouverte lors de l’Assemblée, à laquelle ont participé des leaders kirghizes de la communauté LGBTQI. Il y a aussi eu des réunions restreintes. Une résolution ferme a été approuvée, qui traitait des états où le dossier est le plus problématique et l’Assemblée a accordé à PEN international le pouvoir d’engager le débat sur cette question.

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Le Congrès a aussi donné lieu à une célébration de la littérature et de la culture d’Asie centrale. Des écrivains et des cinéastes sont venus de chacun des cinq pays de la région, dont Olzhas Suleimenov venu du Kazakhstan en tant qu’invité spécial. Nous avons eu droit à une projection du remarquable film de Sadyk Sher-Niyaz, Kurmajan Datka : Reine des montagnes.

Pour la soirée d’ouverture, Anna-Lena Laurén, de Finlande, a présidé une discussion de la situation entre l’Ukraine et la Russie avec Andrey Kurkov, l’écrivain ukrainien, et Masha Gessen.

Lors de la soirée culturelle, l’écrivain canadien Yann Martel s’est adressé au public, ainsi que l’écrivain kirghize Talip Ibraimov. Nous avons tous été séduits par le concert de musique expérimentale donné par un groupe de jeunes musiciens créé dans le cadre de l’Initiative musicale de l’Aga Khan. Des poèmes de certains délégués, dont certains de Delmira, accompagnaient cette musique.

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Le nombre de participants a imposé que nous soyons logés dans deux hôtels différents et les différents événements ont eu lieu un peu partout en ville, dans les universités ou les musées. C’était là un défi logistique, mais cela nous a permis d’être présents à plusieurs endroits. Un certain nombre de délégués se sont rendus dans des écoles pour parler avec les élèves. Après le Congrès, le Réseau  Ural Altay a rassemblé certains centres sous la présidence de Kaiser OsHun au lac Issyk Kul.

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En plein Congrès, Almazbek Atambayev, le président de la république kirghize, a demandé à me voir. C’était un geste important. Dalmira, Takeaki, Carles ainsi que Yann Martel m’ont accompagné.

La rencontre a été longue, un défi. Nous avons communiqué notre compréhension du cas Askarov et expliqué la raison pour laquelle nous demandions sa libération. En conséquence, une deuxième longue réunion a permis à Carles, Marian Botsford Fraser, la présidente du Comité des écrivains emprisonnés (WIPC –CODEP), Ann Harrison, la directrice du programme, et notre expert de la région, Cathal Sheerin, de discuter avec Aida Salyanova, la procureure générale du Kirghizistan. Il a été convenu que nous serions autorisés à faire une visite à M. Askarov, mais cette visite n’a pas encore eu lieu.

Nous avons aussi échangé avec le Président au sujet du projet de loi anti-LGBTQI qui faisait son chemin au parlement kirghize.

Ce que je retiens de nos diverses rencontres et enquêtes est que ce projet de loi est un outil politique qu’utilisent un petit nombre de parlementaires pour faire avancer leur carrière. Ils croient qu’il y a une partie de la population qu’ils pourraient intéresser à cette question et ainsi, personne n’oserait relever leur défi. La véritable question est à savoir s’il se trouvera quelqu’un qui ait la force morale de s’opposer à eux.

Pour revenir à la réunion avec le Président et du côté positif, nous avons suggéré la création d’un programme d’appui à la traduction littéraire et il a approuvé l’idée avec enthousiasme. Nous allons suivre ce dossier de près. Nous nous rendrons utiles si nécessaire.

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Bien d’autres choses ont eu lieu lors du 80e Congrès international et vous allez entendre parler des autres décisions qui y ont été prises.

La réunion post-congrès de l’exécutif a eu lieu dans un petit village fermier du nord. Pendant deux jours, nous avons travaillé fort à développer les futures stratégies du PEN. Nous allons vous en rendre compte dans une autre lettre.

Une des décisions prises a été de tenir un congrès annuel sur trois dans un lieu comme Bichkek, là où notre présence pourra avoir un effet favorable sur une situation locale.

C’est du 12 au 17 octobre prochain que nous nous réunirons pour notre 81e Congrès, dans la ville de Québec, un lieu d’importance historique, d’une grande beauté et placé à l’avant-garde de la culture. Nous y serons à l’invitation du Centre québécois du P.E.N. international et d’Émile Martel, son président.  Ce sera une réunion remarquable au cœur de la culture francophone dans les Amériques. Je sais que le congrès portera une attention particulière à la traduction et à la défense des langues.

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Finalement, Yang Lian a terminé son second mandat comme membre du Board et Sylvestre Clancier a choisi de ne pas solliciter un second mandat. L’un et l’autre nous avaient habitués à leurs stimulantes suggestions. Nous les remercions; ils vont nous manquer.

Josep-Maria Terricabras a terminé son second mandat en tant que président du Comité de la traduction et des droits linguistiques (CTDL). C’est à Terri que nous devons le Manifeste de Gérone, une grande contribution. Il est maintenant vice-président du groupe des Verts au Parlement européen.

Deux nouveaux membres ont été élus au Board; il s’agit de Teresa Cadete, la présidente du PEN portugais, et Margie Orford, la présidente du PEN Afrique du Sud. Simona Skrabek a été élue présidente par le CTDL et l’Assemblée des délégués a entériné ce choix. Nous leur souhaitons à toutes la bienvenue et serons heureux de travailler avec elles.

Une fois de plus, nos plus chaleureux remerciements à Dalmira et à Jena et à tous ceux et celles qui ont travaillé si fort avec elles pour rendre ce congrès possible.

Avec mes salutations les plus amicales.

John Ralston Saul
Président international