Dialoguer avec le monde - réunion du Comité de la traduction et des droits linguistiques de PEN International à Johannesburg, en Afrique du Sud


Orbit110 Mars 2016

La grande communauté des écrivains et des membres de PEN International se réunit aujourd’hui à Johannesburg à l’occasion de la rencontre du Comité de la traduction et des droits linguistiques. C’est la première fois que le Comité se réunit en Afrique. Convoqués par l’École de journalisme de l’Université du Witwatersrand, les délégués, qui viennent de partout dans le monde, vont se pencher sur les manières dont la traduction littéraire peut faire la promotion du dialogue entre les cultures et les nations, agir en faveur de la paix et de la liberté, ainsi que lutter contre l’injustice et la censure.

Le Comité de la traduction et des droits linguistiques de PEN International est depuis longtemps l’un des fers de lance de la promotion de l’égalité et de la diversité linguistiques. En 1996, le Comité a joué un rôle de premier plan dans l’adoption par l’UNESCO de la Déclaration universelle des droits linguistiques. En 2011, le Comité a rédigé le Manifeste de Girona sur les droits linguistiques qui condense les objectifs de la Déclaration universelle et résume la vision du Comité et le travail de PEN International dans le renforcement des droits linguistiques et de la traduction partout dans le monde. En 2011, le Manifeste de Girona a été adopté par l’Assemblée générale du 77e congrès annuel de PEN International à Belgrade.

Lors du 81e congrès de PEN International à Québec, en octobre 2015, l’Assemblée des délégués a adopté la Déclaration de Québec sur la traduction littéraire, les traductrices et les traducteurs, qui résume en six points les principes et les objectifs dont PEN International fait la promotion dans le domaine de la traduction littéraire. Ces principes comprennent l’importance de la traduction dans la promotion de la dignité de toutes les cultures et de toutes les langues, le besoin de mettre l’accent sur les conditions requises pour la pratique de cette activité et surtout l’importance de défendre ceux qui rendent possible la communication entre les peuples : les traductrices et les traducteurs littéraires.

La réunion de deux jours va mettre l’accent sur différentes questions reliées à la diversité linguistique et à la traduction, notamment la promotion et la publication des littératures africaines dans les langues de l’Afrique, l’importance de l’éducation en langue maternelle et la nécessité de publier dans les langues minoritaires partout dans le monde. Les participants incluent des délégués de PEN venant de la région et d’ailleurs dans le monde, et notamment le professeur et poète sud-africain primé Keorapetse Kgositsile, le professeur et critique littéraire kényan Chris Wanjala, le directeur exécutif de PEN International Carles Torner, ainsi que la présidente du Comité de la traduction et des droits linguistiques Simona Škrabec.

La réunion va s’ouvrir avec un message de solidarité de l’écrivain kényan Ngũgĩ wa Thiong’o :

La Déclaration universelle des droits linguistiques est un document très important et je me réjouis d’avoir pu participer à la conférence de Barcelone. La traduction est une composante essentielle de la vision inhérente à ce document. La traduction est en effet la langue des langues, et plus nous avons de langues dans le monde, plus elles doivent dialoguer les unes avec les autres au moyen de la langue commune qu’est la traduction.

Je suis heureux de voir PEN International faire ainsi la promotion de la littérature en langues africaines. J’aime l’expression «langues africaines», plutôt que de parler de langues locales, car si nous parlons de langues locales, nous pourrions laisser entendre qu’il y a des langues intrinsèquement globales. La Déclaration universelle des droits linguistiques affirme l’égalité de la réalité et du potentiel de toutes les langues, quelle que soit la taille des populations qui les utilisent.

Je souhaite exprimer ma solidarité avec cette rencontre en Afrique du Sud, et saluer tout particulièrement l’accent mis sur les langues africaines.

Les lois répressives ainsi que les systèmes politiques et éducatifs de l’ère coloniale en Afrique ont causé un transfert massif des langues africaines vers les langues européennes. Les régimes coloniaux ont appauvri les langues africaines en tant que sources d’information, de connaissances, d’aptitudes et de culture, alors qu’à la fois on normalisait les langues européennes, pour en faire les dépositaires du savoir et les vecteurs de l’information et de la culture. Cet état de fait se poursuit dans l’Afrique postcoloniale : les gouvernements africains continuent d’appauvrir les ressources des langues africaines pour mieux cajoler l’anglais, le français et le portugais. Les écrivains et les éditeurs ont pour une bonne part suivi le mouvement, créant un cercle vicieux de négativité autoproduite.

L’appauvrissement des langues africaines en tant que vecteurs d’information et de savoir dans les secteurs des arts, des sciences et de la technologie, et de la modernité dans son ensemble, est l’une des principales causes du sous-développement de l’Afrique. Les langues africaines sont toujours parlées par la majorité de nos populations. Or si nous les dépossédons de leurs livres, nous empêchons la majorité d’avoir accès à l’information et au savoir dont elle a tant besoin pour adapter son environnement aux besoins humains.

Pour renverser cette tendance, il faut des interventions de grande envergure sur le plan politique et en matière d’éducation et d’attribution des ressources. Et quoi qu’il arrive, les éditeurs seront toujours au cœur de ce mouvement et de la renaissance de l’Afrique. Ce dont l’Afrique a besoin aujourd’hui, c’est d’un grand partenariat entre l’État, les éditeurs, les écrivains et les libraires. Je suis convaincu que ces sujets seront à l’ordre du jour de cette rencontre.

Je vous souhaite des discussions des plus constructives.

Traduit par Louis Jolicoeur.