Jour de l’écrivain emprisonné: Une lettre à Azimjon Askarov, écrite par Yann Martel


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Cher Azimjon,

Tu es en prison, je n’y suis pas. C’est un fait implacable, une réalité qui est dure à supporter.  À la question de savoir pourquoi, la réponse est simple : j’ai de la chance, tu as du courage. Ma chance tient au fait que j’habite un pays qui, globalement, respecte les droits de ses citoyens. C’est pourquoi j’ai peine à imaginer comment tu as pu devenir si courageux. Aurais-je eu, comme toi, la bravoure de dénoncer la corruption sans hésiter ni reculer? J’aimerais le croire, et j’oserais espérer qu’en cas de problèmes, d’autres se lèveraient à mes côtés pour m’appuyer.

Aujourd’hui, c’est ce que je m’efforce de faire en t’exprimant mon appui. Sache que tu n’es pas seul et que, moi non plus, je ne suis pas seul à réclamer ta libération sans conditions. C’est aussi le cas de PEN International et de ses centres nationaux, qui représentent des milliers d’écrivains issus de partout dans le monde.

Sur le plan pratique, j’aimerais t’informer de la rencontre qui s’est déroulée dans la capitale de ton pays, Bichkek, entre le président Atambayev et des membres haut placés de PEN International. J’ai eu la chance d’y être invité. Au départ, nous avions peur de recevoir une simple visite de courtoisie du président Atambayev et d’être reconduits à la porte en moins de quinze minutes. C’est tout le contraire qui s’est produit. La rencontre a duré plus d’une heure, et nous y avons parlé d’un sujet en particulier : toi.

À mon grand étonnement, c’est le président Atambayev lui-même qui a évoqué ton cas. Il a abordé le sujet en premier et n’a pas cherché à faire diversion. Visiblement, il n’aime pas qu’on lui pose des questions sur toi et ta situation dans ses déplacements à l’étranger. C’est lui-même qui nous l’a confié. Il a prétendu que ton procès avait été juste et que tu étais bel et bien un criminel, mais je ne l’ai pas trouvé très convainquant. Je doute qu’il ait vraiment cru ce qu’il disait. À la fin de la réunion, il a proposé que des représentants de PEN International s’entretiennent avec le procureur général. S’il est si persuadé que ta condamnation était juste, alors pourquoi prend-il la peine d’autoriser cet entretien?

J’ai la certitude qu’un jour ou l’autre, ta condamnation sera levée et que tu seras libéré sans conditions. J’espère seulement que ce jour-là est pour bientôt.

Entretemps, je te souhaite de ne pas perdre espoir et de ne pas abandonner. Tous autant que nous sommes, nous pensons à toi et nous avons foi en toi. Un jour, j’ai confiance que nous aurons l’occasion de nous rencontrer en personne, de prendre un café ensemble et de savourer tous les deux ce moment de joie et de liberté. Je te rappellerai combien tu es courageux, tu me rappelleras combien je suis chanceux. Nous pourrons enfin rire. J’ai hâte que ce jour arrive.

Au plaisir, avec l’expression de mon entière solidarité,

Yann Martel

 (Translated by Julien Faille-Lefrançois)

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