Lors de la Journée mondiale des réfugiés, PEN International met l'accent sur la détresse des journalistes africains et appelle les Centres à joindre les programmes d'assistance pour les écrivains en exil.


Conversation avec deux écrivains éthiopiens en exil

20 juin 2015

Cette semaine, de nouveaux rapports ont souligné que la communauté internationale vit à l’heure actuelle la plus grande crise de réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale. Selon le HCR (Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés), fin 2013, au moins 51,2 millions de personnes avaient été déplacées de force – qu’il s’agisse de déplacés internes ou de réfugiés à l’étranger – en raison de conflits, crises ou persécutions.

PEN International et ses partenaires ont vu une augmentation concordante des demandes d’assistance de la part d’écrivains en exil ou cherchant à quitter leurs pays. Une telle assistance peut varier entre des subventions à court-terme – fournies par la Fondation PEN Fonds d’Urgence –, un soutien aux demandes d’asile et une réinstallation par le biais d’affectations mises en place par nos Centres ou par le réseau international des villes refuges (ICORN). Plus de la moitié de ces demandes viennent d’écrivains du Moyen Orient, notamment de Syrie, d’Iran, d’Irak et de Libye, la majorité desquels vit sans statut, dans des conditions économiques extrêmement difficiles et sans sécurité. En 2013, 4 millions de réfugiés dans le monde, sur un total de 16,7 millions, étaient syriens.

Alors que des individus fuient leurs maisons, une majorité écrasante d’entre eux trouve refuge dans les pays voisins, qui, en raison d’un manque de solidarité et de soutien au sein de la communauté internationale, ont aujourd’hui atteint un point de rupture. Le Pakistan, le Liban, la Turquie, l’Éthiopie et le Kenya sont parmi les 10 pays à accueillir le plus de réfugiés. Selon le HCR, en 2014, ces mêmes 10 pays accueillaient 58 pour cent des réfugiés sous mandat du HCR. Parmi les 40 pays accueillant le plus de réfugiés en 2013, presque tous sont des pays en développement, la moitié d’entre eux se trouvent en Afrique subsaharienne.

L’Afrique accueille quelques 3 millions de réfugiés, selon les estimations. Fin juin 2014, le Kenya en accueillait 537 000 – un nombre qui équivaut environ à 13 réfugiés pour 1 000 habitants – la majorité desquels venait des pays voisins comme le Soudan du Sud, la Somalie et l’Éthiopie. En août 2014, le camp de Kakuna, dans la province de Turkana, a annoncé qu’il n’était plus en mesure d’accueillir de nouveaux arrivants, obligeant ainsi le HCR à chercher de nouveaux terrains pour se développer. En avril de cette année, les autorités kényanes ont annoncé la fermeture imminente de Dadaab – le plus grand camp de réfugiés au monde, mis en place en 1991 et accueillant environ 350 000 réfugiés somaliens – à la suite d’une attaque meurtrière à l’université de Garissa par le groupe islamiste somalien al-Shabaab.

Alors qu’un groupe restreint de pays est surchargé, comment les réfugiés qui y résident s’en sortent ? Emma Wadsworth-Jones, de PEN International, a discuté avec Betre Yacob Getahun et Zerihun Mulugeta, deux journalistes éthiopiens vivant comme réfugiés au Kenya, afin d’obtenir par elle-même une vision de ce qui a forcé ces écrivains à fuir leur pays et de ce que sont leurs vies en exil.

Getahun et Mulugeta se souviennent du rétrécissement de l’espace de la liberté d’expression en Éthiopie. Ainsi que Getahun l’explique :

« Le gouvernement travaille jour et nuit pour faire taire les journalistes, les blogueurs et ceux qui expriment leurs opinions et pour fermer les quelques médias privés qui subsistent. Il continue de persécuter, d’intimider et d’arrêter journalistes et blogueurs sur de fausses accusations… écrire la vérité ou parler de ses opinions est devenu un crime en Éthiopie et les reportages indépendants sont vus comme des actes de terrorisme. »

En effet, Mulugeta souligne que :

 « La liberté d’expression et le terrorisme sont aujourd’hui définis comme les deux facettes d’un même problème. Le terrorisme est une nouvelle approche politique pour anéantir la liberté d’expression. Je suis moi-même un bon exemple : j’ai été accusé d’être un terroriste. En Éthiopie, être un journaliste indépendant signifie, d’une manière ou d’une autre, que vous êtes un adversaire du régime. En Éthiopie, les journalistes indépendants ont seulement trois options : la prison, l’exil ou travailler pour l’appareil de propagande du régime. »

Depuis 2009, l’État éthiopien a de plus en plus utilisé sa proclamation anti-terroriste n°652/2009 pour arbitrairement arrêter, poursuivre en justice et détenir des journalistes indépendants et des activistes de l’opposition. Des actions considérées comme « terroristes » par la loi ne seraient souvent même pas considérées comme des crimes en dehors de l’Éthiopie. Pendant la seule année 2014, PEN International a suivi 21 dossiers en Éthiopie, 14 desquels concernent des journalistes de presse écrite ou des blogueurs détenus actuellement pour de supposés actes de terrorisme.

Connaissant trop bien les dangers courus par les journalistes et les défenseurs des droits de l’Homme en Éthiopie et l’absence de soutien à leur égard disponible sous forme de réseaux locaux sur place, Getahun et Mulugeta ont choisi de continuer leur profession quoi qu’il en soit, en écrivant des articles traitant les aspects sociaux, politiques et de droits de l’Homme en Éthiopie, et en travaillant avec des organisations internationales telles que Human Rights Watch afin de révéler les abus aux droits de l’Homme dans le pays. En janvier 2014, ils ont créé le Forum des Journalistes Éthiopiens (EJF), une organisation dédiée à l’action en faveur des droits des journalistes et de la liberté de la presse en Éthiopie.

Getahun se souvient que les premiers problèmes sérieux ont vu le jour lorsqu’il a commencé à réaliser des reportages sur la situation politique et celle relative aux droits de l’Homme dans le pays.

« Depuis 2012, j’ai connu de nombreux problèmes en raison de ma profession. J’ai été intimidé, menacé et mis en garde tellement de fois à cause de mes écrits et reportages. J’ai souvent été accusé de travailler avec des groupes illégaux considérés comme « terroristes » par le gouvernement, les puissances étrangères et les organisations de défense des droits de l’Homme, groupes accusés d’inciter à la violence, de commettre des actes terroristes et de renverser le gouvernement, et on m’a menacé afin que j’arrête d’écrire sur les problèmes relatifs à la politique et aux droits de l’Homme. J’ai souvent été étiqueté comme terroriste et criminel par les médias gouvernementaux, notamment Addis Zemen, le journal le plus important du pays. En plus de cela, j’ai été placé sous surveillance. »

Travaillant pour des médias pro-gouvernementaux, Mulugeta a vécu une pression d’un type différent, la pression à se conformer et à renoncer à ses principes de journaliste. Cependant, en dépit d’une pression considérable et de tentatives de corruption, il a été capable de conserver son indépendance et d’écrire sur les violations des droits de l’Homme dans le pays. Ce ne fut pas sans en payer le prix, Mulugeta a été placé sous surveillance permanente et raconte que, entre novembre 2011 et juin 2012, il a été « fréquemment harcelé et menacé… par des agents de sécurité afin de révéler des informations sur les groupes d’opposition et leurs chefs avec lesquels j’étais ami ou auprès desquels j’avais sollicité des entretiens. »

Tous deux ont continué à recevoir des menaces et à être intimidés par les autorités jusqu’en 2014 où la pression a atteint son apogée. En tant que critiques du régime et partisans d’une presse libre en Éthiopie, ils ont tous deux été répertoriés comme terroristes sur les médias nationaux.

« J’ai été accusé d’inciter à la violence dans un but de révolte contre le gouvernement et de conspirer à abolir illégalement le système constitutionnel du pays [dans mes articles], » raconte Getahun. « J’ai aussi été accusé de travailler avec des organisations internationales considérées comme « terroristes » par le gouvernement. Le gouvernement éthiopien liste le nom des journalistes et politiques dans ses médias lorsqu’il décide de les arrêter, et c’est la préparation finale. Ceux présents dans la liste sont toujours emprisonnés et inculpés sous couvert de la loi anti-terrorisme. »

Une enquête officielle a été ouverte sur Getahun.

Pendant ce temps, une bonne partie du harcèlement et des intimidations auxquels Mulugeta a fait face venait du fait de son rôle dans l’EJF et de ses connections avec le groupe de blogueurs Zone 9, arrêté en avril 2014.

« En tant que responsable des relations publiques de l’EJF, j’étais associé de près à son activité et étais un personnage particulièrement identifiable. Les agents de la sécurité m’ont menacé plusieurs fois afin que je quitte l’association suite à mon apparition sur le service en amharique de Voice of America (VOA) aux côtés du président de l’EJF [Getahun] en février 2014. J’ai par ailleurs perdu mon travail au journal Sendek car la direction craignait de se voir fermée par le gouvernement s’ils étaient considérés comme connectés avec moi. »

Par peur d’être emprisonnés et potentiellement torturés, ils ont tous deux fui l’Éthiopie pour le Kenya en milieu d’année 2014 où ils ont reçu le statut de réfugié.

Lorsqu’on leur pose la question de leur situation au Kenya et si oui ou non ils se sentent en sécurité, Mulugeta répond :

« Ma vie au Kenya est devenue de plus en plus dangereuse. Comme vous le savez, en novembre 2014, j’ai été violemment agressé aux abords de ma maison. Pendant ce temps, le gouvernement éthiopien continue de me décrire, ainsi que mes collègues de l’EJF, comme un terroriste. Le 29 janvier 2015, Human Rights Watch a lancé un rapport mondial. Joint à la partie du rapport concernant l’Éthiopie se trouvait une vidéo incluant plusieurs collègues de l’EJF et moi-même. La vidéo a été présentée lors d’un reportage télévisé de la BBC dans lequel un représentant du gouvernement, à qui un droit de réponse avait été octroyé, suggérait que nous utilisions le journalisme comme couverture à une incitation à la violence. Les journaux pro-gouvernementaux tels qu’Addis Zemen et Aiga Forum ont par la suite demandé mon arrestation le 7 février 2015. »

Tous deux craignent de se faire enlever ou autrement de se faire officiellement extrader vers l’Éthiopie.

« Ma vie au Kenya est remplie de cauchemars, » dit Getahun. « Elle est pleine de tristesse, de désespoir et de stress. Je m’efforce toujours d’aller mieux mais je suis toujours le même – désespéré et anxieux. Mes mouvements sont très limités en raison des problèmes de sécurité. Je me couche souvent lorsque le soleil se lève et que des millions d’autres se réveillent, et me lève lorsqu’il se couche. Nous ne quittons la maison que lorsqu’il y a des courses à faire ou un rendez-vous important. »

Il continue : « ma sécurité est encore en danger, et cela me préoccupe en permanence. Je continue de recevoir des menaces et des mises en garde et je fais face à de sérieux incidents. En plus de cela, les accusations à mon encontre ont continué. Je suis aussi placé sous surveillance. Et tout cela me fait penser que je pourrais me faire extrader vers l’Éthiopie ou que quelque chose de grave pourrait m’arriver n’importe quand. »

Le HCR au Kenya a-t-il été capable d’aider ?

« Les journalistes en exil au Kenya font face à d’innombrables et terribles problèmes. Ils ont des problèmes allant de la sécurité aux finances ainsi que des problèmes psychologiques. Ceux-ci, ajoutés aux procédures absurdes et sans fin d’éligibilité et de réinstallation du HCR ainsi qu’à d’autres difficultés intimement liées, compliquent leur situation et menacent leurs vies… J’ai fréquemment postulé au HCR afin de recevoir une protection. Mais l’organisation est restée silencieuse jusqu’ici, » commente Getahun.

Mulugeta ajoute :

« J’ai été inscrit au HCR et ai reçu un mandat de réfugié en mars de cette année, mais le processus de réinstallation est très lent. J’ai fait une demande auprès de l’unité de protection du HCR, malheureusement ils n’ont pas pu m’apporter d’aide. En tant que journaliste, être réfugié entraîne beaucoup de souffrance, parfois je me demande s’il ne serait pas mieux d’être en prison. »

Enfermés chez eux, dans l’incapacité de travailler, Getahun et Mulugeta ont dû demander de l’aide à des ONG internationales afin d’obtenir un soutien pour survivre. Getahun explique :

« Le problème financier est un autre casse-tête pour ma femme et moi. C’est toujours difficile pour nous de payer le loyer de la maison et de couvrir les frais de base. Il y a eu des moments où nous nous couchions le ventre vide. De telles situations me blessent encore plus… J’ai reçu un soutien financier de quelques organismes et cela m’a aidé à survivre. Sans leur aide, je ne serais plus là. »

Leur manque de sécurité entraîne par ailleurs des frustrations liées à leur incapacité à s’intégrer dans leur pays d’accueil et cela contribue à leur peur d’être peut être renvoyés en Éthiopie. »

Ont-ils la possibilité d’écrire librement en exil ?

Alors que Getahun continuait à écrire au départ, des menaces récentes l’ont rendu prudent :

« Pour le moment, c’est trop risqué de continuer à écrire. Mais, une fois que je serai parti d’ici et installé dans un lieu sûr, je continuerai à écrire. »

Pour Mulugeta, la tension psychologique a été trop grande pour lui permettre d’écrire.

« Chaque jour sans exception me pèse. J’en suis venu à réaliser que le journalisme se meurt dans mon cœur. Depuis ma fuite d’Éthiopie, j’ai été incapable d’écrire un seul article. Je m’inquiète de savoir comment continuer ma carrière et comment survivre… Il est difficile d’écrire librement au Kenya. Cependant, grâce à la technologie, cela devient possible dans d’autres pays. J’espère que je vais continuer ma carrière et je crois qu’il est possible d’exercer partout en tant que journaliste. »

Manifestement, continuer à écrire est une épreuve pour les deux journalistes, laquelle ils pensent pouvoir dépasser quand ils seront réinstallés dans un autre pays, plus loin de chez eux. Mais quelles sont les perspectives de réinstallation ?

Alors que 145 États ont ratifié la Convention de 1951 sur les réfugiés, qui reconnaît le cadre international du problème des réfugiés et établit le principe de responsabilité mutuelle dans la résolution de la situation, des statistiques, présentées par le HCR en 2013, montrent que le nombre de pays offrant une réinstallation est resté stable à 27. Les principaux bénéficiaires de cette initiative sont restés les mêmes depuis 2009 : le Myanmar, l’Irak, la République Démocratique du Congo, la Somalie et le Bhoutan. Alors que nous pouvons nous attendre à ce que la Syrie entre dans la liste dans les prochains rapports statistiques, qu’en est-il de l’Éthiopie ? Étant donné qu’en 2013 moins de 15 000  réfugiés de pays africains étaient réinstallés, cela semble improbable.

D’après un rapport récent d’Amnesty International, près d’un million de réfugiés a besoin d’une réinstallation, un nombre qui devrait augmenter dans le futur. La communauté internationale doit répondre de manière unilatérale, afin de retirer le fardeau disproportionné qui pèse sur les pays en développement, et reconnaître que la crise actuelle est bien un problème mondial.

Que peut faire PEN pour aider ?

Mulugeta et Getahun pensent tous deux que PEN devrait activement faire pression sur les gouvernements et le HCR afin de réinstaller les journalistes en danger. Mulugeta reconnaît le travail actuel de PEN pour fournir d’autres moyens de réinstallation aux écrivains et journalistes en exil, et demande le développement de plus de programmes et d’opportunités de bourses. Il voit aussi PEN comme ayant le potentiel de faciliter les opportunités de formation.

Avec la pression grandissante sur les soutiens déjà disponibles, les Centres PEN ont un rôle essentiel à jouer pour réduire l’écart en aidant à fournir une aide de plus ou moins court terme aux écrivains en danger. Par ailleurs, ainsi que nous l’avons vu au fil des ans, les membres PEN ont la possibilité d’accueillir leurs collègues persécutés, offrant un soutien psychologique grandement nécessaire, et favorisant leur intégration dans cette communauté internationale d’écrivains.

Si vous souhaitez discuter de la possibilité pour votre Centre de devenir plus impliqué en fournissant assistance et protection aux écrivains en danger ou en exil, merci de contacter cathy.mccann@pen-international.org

Traduit par Aurélie Héois